Entretien avec Benoît Parnet, vice-président de DML Conseil
Fruit de la décentralisation, l'histoire entre les télécoms et la Bretagne a toujours été passionnelle. Aujourd’hui les observateurs se demandent si l’Ouest saura prendre le virage culturel indispensable au redémarrage, et affronter les nouveaux défis internationaux. La concurrence des pays à faibles coûts couplé avec le phénomène de désintégration verticale de la filière est en effet en train de modifier l’industrie en profondeur.
Jusqu’à présent, cette filière a toujours su s’adapter aux à-coups dus aux évolutions technologiques. Mais, frappée de plein fouet par " l’éclatement de la bulle " qui a décimé en 2001, l’industrie du téléphone (l’Ouest français produisait alors les deux tiers des portables vendus en Europe), la Bretagne comme d’autres régions d’Europe occidentale doit faire face à de nouveaux enjeux.La concurrence, exacerbée par une faible demande par rapport aux forts investissements de capacité réalisés à la fin des années 90, a entraîné des pressions de baisse de prix du marché. Pour y répondre la filière électronique a opéré une forte mutation. Les constructeurs se sont concentrés sur leur cœur de métier, et l’on a pu observer la montée en puissance de sous-traitants spécialisés capables d’offrir des solutions clés en main, pratiquement de la R&D à la logistique finale. Ce mouvement s’accompagne d’un transfert de capacités de production vers des pays à faibles coûts de main-d’oeuvre.
" Jusque dans les années 80, explique Benoît Parnet, vice-président de DML & Associés, cabinet de conseil spécialisé dans l’accompagnement des restructurations industrielles, nous avions affaire à une filière électronique intégrée. Aujourd’hui c’est l’inverse, les donneurs d'ordre se recentrent sur leur cœur de métier (la marque, la technologie, le produit, les clients) et ont tendance à externaliser tout le reste. C’est la politique du fabless.
Cette stratégie des constructeurs a favorisé l’émergence de sous-traitants electroniques (EMS ou Electronic Manufacturing Service) capables de proposer des services allant de la fabrication de cartes éléctroniques et l’assemblage de systèmes électroniques à la gestion de la logistique sans oublier le SAV des produits livrés sur le marché. Depuis peu, certains EMS, pour différencier leur offre de services par rapport à celle de leurs concurrents proposent à leurs clients de prendre tout ou partie de la conception et développement de leurs produits ; ce sont les ODM (Original Design Manufacturers). La force des grands EMS et des ODM réside dans leur puissance d’achat de composants et leur organisation globale à travers le monde qui leur permet à la fois d’être proches de leurs clients ou des marchés à servir, et de proposer des moyens industriels dans des pays à faible coûts de main-d’œuvre.
C’est ainsi que l’on assiste à une forte augmentation des capacités de production dans les pays d’Europe de l’Est et du Sud-Est asiatique, et en particulier en Chine. Ces pays offrent à la fois la proximité d’un marché avec un potentiel en forte croissance et une structure de coût plus attractive qu’en Europe occidentale.
Plus lente qu’aux Etats-Unis, la mutation de l’industrie électronique européenne va continuer voire s’intensifier. Mais les motivations ne sont pas les mêmes. Notamment en France, où l’approche n’est pas stratégique, mais " défensive " et traîne de réels handicaps tels que la rigidité sociale. Or, cette nouvelle organisation nécessite à la fois une souplesse sociale et une réorientation des formations. On peut également citer comme autres handicaps notoires le poids de la fiscalité et le manque de soutien aux efforts en matière de recherche et développement. On l’a compris, les enjeux sont politiques. " L'électronique devrait faire l’objet d’une attention toute particulière de nos responsables politiques " assure Benoît Parnet. Elle constitue une " fonction transversale de notre économie qui doit permettre aux autres filières industrielles du pays de se différencier de la concurrence internationale en matière d’innovation produit et innovation process ". En particulier la microélectronique qui nécessite des investissements colossaux joue un rôle de force de proposition prépondérant vis-à-vis des fabricants nationaux de produits avec un contenu électronique. Face à ces enjeux, il est désormais urgent de sauvegarder la compétitivité de la filière électronique, un des piliers de l’économie bretonne. Cela passe probablement par une stratégie de niche et une politique de partenariat en s’appuyant sur les besoins des autres filières clés de la Bretagne, à savoir l’automobile et l’agro-alimentaire.